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Vincent Lapierre : « Le complotisme est un mélange bigarré de théories contradictoires »

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Publié le

17 juin 2022

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Vincent Lapierre a appartenu à la « dissidence ». Très visible durant la crise des Gilets jaunes avec son « Média pour tous », il a évolué lors de la pandémie de coronavirus, accumulant les critiques pour ses prises de position après avoir quitté l’équipe d’Alain Soral. Aujourd’hui critique de son passé, il confesse avoir changé. Interview vérité avec l’un des plus fins connaisseurs du milieu conspirationniste, lui l’ayant connu de l’intérieur.
Lapierre

Vous avez pris des positions courageuses, notamment sur le covid. Qu’est-ce qui vous a fait évoluer ?

L’évolution a été progressive. À l’intérieur d’Égalité et réconciliation, j’avais observé jusqu’où peuvent mener les délires complotistes : terre plate, lune creuse, lune plate (véridique !), et bien sûr complots divers et variés : juifs, francs-maçons, jésuites (oui !) ou encore couronne d’Angleterre (plus minoritaires). Avec le recul, on sourit, mais quand on est à l’intérieur, on y croit. C’est tout simplement un processus sectaire, un mécanisme de croyance inter-subjective sur lequel on pourrait écrire plusieurs tomes. Lorsque le Covid arrive, j’ai déjà un regard ultra-critique sur tous ces milieux que j’ai côtoyés de près et sur l’escroquerie intellectuelle qu’ils représentent. Ce sont des charlatans qui parlent avec aplomb de sujets scientifiques auxquels ils ne comprennent rien, tout en méprisant les spécialistes de ces sujets ! Bien sûr, l’objectif final est économique : capter des clics par des titres putassiers (« On nous ment », « La fin des temps approche », « Couillonavirus 1 », « Couillonavirus 2 », etc.), donc capter l’attention des gens, puis leur faire sortir la carte bleue pour qu’ils achètent encore plus de « narratif alternatif ». Le but est d’enfermer les gens dans une bulle, et les persuader que le reste du monde se trompe et est contre eux. Ce sont finalement des méthodes très classiques.

Sur le covid, j’aurais pu prédire ce qui allait être dit : virus fabriqué, juifs machiavéliques, scientifiques du monde entier corrompus. À la limite, l’interaction du virus avec la 5G est l’élément du complot le plus exotique (et grotesque), avec la thèse des aliens dans les vaccins (là, j’avoue avoir été surpris, surtout par l’aplomb avec lequel ces affirmations sont faites, c’est fascinant), mais globalement, le complotisme est un syncrétisme : un mélange bigarré de théories contradictoires entre elles. Le virus est créé en laboratoire, mais il est inoffensif (quel intérêt ?). Le vaccin est dangereux, mais le virus ne l’est pas (alors que le premier n’est qu’une infime partie du second). Poutine valide entièrement le « narratif mondialiste du Covid » (la Russie produit même deux vaccins), mais est un héros sur la crise ukrainienne. Bref, aucune cohérence. Ils s’en foutent.

Lire aussi : Complotisme : aux fous !

Comme les politiciens du « système », ils comptent sur la mémoire courte des gens et leur crédulité. Ce qui importe, c’est l’impression que laisse dans l’instant présent leurs petites histoires : il y a des gros méchants et nous on est des héros qui résistent. Et réussir à faire croire aux gens qu’ils ne sont pas des internautes regardant une vidéo payante devant leur ordinateur mais des héros qui participent à la résistance, c’est cela qui rapporte beaucoup, c’est le Jackpot, le cœur nucléaire de ce business. On paye facilement pour une cause qui nous semble sublime, un duel quasi-biblique où s’affrontent le Bien et le Mal, une cause qui engage (même fictivement) notre vie et pour laquelle on se pense en résistance. Bien sûr, je me suis détaché totalement de tout ça. J’ai souhaité, lors de la crise du Covid, garder fermement les pieds sur terre et écouter les spécialistes du monde entier. L’immense majorité d’entre eux dit la même chose : le Covid-19 existe ; il est plus létal que la grippe (entre 5 et 10 fois plus, selon les variants et les estimations) ; et surtout : si on ne fait rien, les réanimations sont saturées (quelque soit le nombre de lits de réanimation que l’on a) car il se transmet de façon exponentielle. Fin de l’histoire.

Ainsi, soit on a un complot mondial allant de Cuba à la Corée du Nord en passant par les États-Unis pour nous faire croire ça, soit la majorité des scientifiques du monde entier dit vrai, tout simplement. J’admets que la première option fait plus rêver. C’est génial, c’est mieux qu’un James Bond : tous ces méchants se tiennent par la main pour génocider la partie la plus riche de l’humanité (c’est elle qui a été massivement vaccinée, rappelons-le), et donc faire survivre les résistants qui ne se sont pas fait vacciner (le narratif déraille un peu sur ce point mais on s’en fout) ainsi que la partie de l’humanité la plus pauvre qui ne peut pas se payer de vaccin (on est en présence d’un complot pro-pauvres !) C’est un scénario digne d’Hollywood ! Évidemment, j’ai choisi la seconde option, nettement, celle du consensus scientifique, sans nier qu’il puisse y avoir des gens qui profitent de cette crise pour se faire du pognon : « Big Pharma » tout comme « Big Complot » (les pourvoyeurs de complots ont vu leur compte en banque reprendre des couleurs avec le Covid), mais cet opportunisme crapuleux qui existe partout et dans toutes les crises ne veut pas dire qu’il y a un complot mondial. La nuance est de taille. Mais la nuance devient une denrée rare.

Biberonnés que nous sommes aux histoires binaires, ce sont les histoires caricaturales avec des grands méchants qui nous plaisent, surtout quand ça nous place dans le rôle des gentils résistants qui ont tout compris, contrairement aux méprisables « moutons »

Avez-vous perdu des abonnés ? Croyez-vous, d’ailleurs, qu’est né un conformisme de l’anticonformisme ?

Oui, bien sûr, j’ai perdu de nombreux abonnés qui pensent que je fais partie du complot ! J’en ris. Ceux-là ignorent à quel point la pente du complot mondial est facile à descendre et que c’est elle qui rapporte des pièces sonnantes et trébuchantes. Dire : « Les gars, en fait, je crois que la réalité n’est pas en noir et blanc, mais qu’elle est toute en nuances de gris », c’est très précisément ce dont personne ne veut. Biberonnés que nous sommes aux histoires binaires, depuis les contes pour enfants jusqu’aux Marvel, ce sont les histoires caricaturales avec des grands méchants qui nous plaisent, nous attirent, surtout quand ça nous place dans le rôle des gentils résistants qui ont tout compris, contrairement aux méprisables « moutons ». De là émerge effectivement un néo-moutonisme, celui de la « dissidence », qui n’est rien qu’une bergerie alternative pour moutons noirs, avec ses croyances, son crédo, son clergé, ses excommunications, et bien sûr : l’acte d’achat comme pilier central et finalité véritable.

Michel Rocard disait qu’ « en matières de grandes catastrophes publiques, toujours privilégier la connerie au complot : la connerie est à la portée de tous, c’est donc assez largement répandu: le complot nécessite beaucoup d’intelligence et d’organisation, c’est très rare ».

 La pensée dissidente est un filtre placé devant les yeux d’un certain public pour lui faire croire qu’il y a des dissidents qu’il faut financer. C’est un catalyseur à pognon, il ne faut jamais perdre cela de vue. Tout est structuré autour de ça. Les figures de la « dissidence » ne sont en général que des losers du système qui ne font qu’exploiter un autre filon, celui de la crédulité et du désespoir en politique. Évidemment, quand on en sort et qu’on comprend que les choses sont plus compliquées, qu’il n’y a pas de grand Satan, qu’il y a une grande part de hasard dans la plupart des événements, que les complots sont l’exception et non la règle, tout à coup nos certitudes volent en éclat. Et là, tu mesures à quel point tu as perdu ton temps dans des voies de garage intellectuelles.

Lire aussi : Pierre-André Taguieff : du complot comme théorie

Jugez-vous cynique d’entretenir les Français dans la désinformation quand il y a tant d’histoires bien réelles qui peuvent faire l’objet d’un examen critique ?

 C’est calculé. Les charlatans et les bonimenteurs ont existé de tout temps. Ils ont grâce à internet un espace immense à conquérir. Comme pour la nourriture, c’est malheureusement à ceux qui s’informent de s’assurer de la qualité de l’information qu’ils ingèrent. De la même manière qu’un burger bien gras et un Coca bien sucré nous sont irrésistibles, l’information qui nous attire en premier est celle qui flatte nos biais cognitifs : on veut du binaire, on veut du clash, on veut du sensationnel, on veut des réponses rapidement, et des réponses simples de préférence. Bref, instinctivement, on veut qu’on nous raconte des histoires séduisantes. On veut qu’on habille nos vies, qu’on leur donne du sens. Il faut refuser cette tentation qui est profondément ancrée en nous. C’est le premier pas à franchir. C’est notre responsabilité et c’est la seule façon de ne pas devenir les suiveurs d’un quelconque berger, du système ou de l’anti-système. Il faut vouloir savoir, et non vouloir croire. C’est cela, à mes yeux, le choix décisif que l’on doit faire.

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